« Une école qui ne forme plus au débat, mais ... »

Nous portons à votre connaissance une tribune publiée sur le site du Monde le 27 novembre 2020, concernant l’apprentissage des valeurs républicaines au lycée, élaborée par des collègues de l’académie et dans laquelle nous nous retrouvons. Des auteur-es de cette tribune nous autorisent à la publier sur notre site.

« Une école qui ne forme plus au débat, mais à la sage écoute, et qui ne forme plus des citoyens éclairés, mais de dociles exécutants »

Tribune Publiée le 27 novembre 2020 sur Le Monde en ligne

Collectif
« C’est moins de l’ajout de quelques heures d’enseignement moral et civique (EMC) dans des programmes déjà bien trop chargés que les professeurs ont besoin pour former l’esprit critique des élèves, que de temps. Un temps qui aujourd’hui manque cruellement », souligne dans une tribune au « Monde » un collectif d’enseignants en lycées général, technologique et professionnel 

Tribune.
Nous, enseignants en lycées général, technologique et professionnel, souhaitons apporter un éclairage sur les questions éducatives qui ont suivi l’assassinat de notre collègue Samuel Paty, le 16 octobre, notamment les déclarations qui ont porté sur l’enseignement de la laïcité, des valeurs républicaines et de l’esprit critique.
Nous sommes convaincus que l’école est le lieu d’un apprentissage de la citoyenneté. Mais la citoyenneté ne se transmet pas comme on transmet une leçon. C’est une pratique, un exercice intellectuel permanent.
Dès lors, nous ne pouvons pas laisser penser que l’ajout de quelques heures de travail sur la liberté d’expression ou la modification du programme d’enseignement moral et civique (EMC) soient les clés d’une école qui permette à chaque élève de devenir un citoyen libre et éclairé. Liberté, égalité et fraternité doivent se vivre au sein même des processus d’apprentissage.
La condition nécessaire à cela, c’est le temps d’enseignement.
Ce dont les enseignants ont besoin pour former à l’esprit critique, c’est de temps. Ce dont les élèves ont besoin pour comprendre, c’est de temps. Du temps, il en faut pour engager chaque élève dans une situation qui n’amène pas qu’une réponse mais un échange, des hypothèses, des désaccords, des « conflits » cognitifs, une somme de réponses.
Il ne faut pas se tromper : l’apprentissage de l’esprit critique n’est pas oublié des cours, non, il est rendu impossible. Nous le constatons chaque jour : le temps de la réflexion, le temps de l’autonomie, le temps de la coopération, nous ne l’avons pas, nous ne l’avons plus. Enseigner l’esprit critique à une classe de lycéens, cela signifie prendre le temps de partager des savoirs, les questionner, élargir le débat, c’est-à-dire réfléchir.
La condition nécessaire à cela est le temps d’enseignement et la liberté pédagogique. Or, ces deux piliers de l’enseignement, la réforme du lycée mise en œuvre depuis deux ans les a, davantage encore, mis à mal. La priorité est aujourd’hui donnée à la mise en œuvre de programmes trop lourds, denses, élitistes. Il faut en permanence évaluer, classer les élèves, toujours s’aliéner à un rythme effréné.
Pour une école et des programmes ambitieux
La transformation de la voie professionnelle a ainsi opéré une coupe drastique des heures d’enseignement général, en particulier de lettres-histoire-géographie. La volonté affichée est claire : faire de ces enseignements des enseignements purement utilitaires. C’est d’autant plus dommageable que les précédents programmes affichaient une tout autre ambition et permettaient aux élèves de la voie professionnelle d’envisager la poursuite d’études en BTS.
Face à nous, des adolescents mis sous pression tentent de s’approprier le savoir, écoutent, s’abreuvent, mais manquent de temps pour l’appropriation, la réflexion, la construction de soi. Nous tenions donc à rappeler que derrière les hommages aux enseignants, les grands discours et les annonces d’un nouvel enseignement de l’EMC, la réalité est celle d’une école qui ne forme plus au débat, mais à la sage écoute, qui ne forme plus des citoyens éclairés, mais de dociles exécutants. Et nous le déplorons.

Nous ne souhaitons pas rogner sur l’exigence, bien au contraire, nous sommes pour une école et des programmes ambitieux mais la vraie ambition consiste justement à se donner les moyens de l’apprentissage et du savoir, d’une pédagogie émancipatrice que nous continuerons, à contre-courant, à tenter de mettre en œuvre.

Les signataires de cette tribune : Erell Baraër, professeure de lettres ; Lenaïg Baraër, professeure de lettres ; Marie Bertrand, professeure de lettres ; Pierre Bourhis, professeur de lettres ; Philippe Boursier, professeur de sciences économiques et sociales ; Manon Bozec, professeure de lettres ; Romain Breton, professeur de philosophie ; Annie Busnel Royer, professeure lettres-histoire-géographie ; Mohamed Chaqiq el Badre, professeur de physique-chimie ; Jennifer Corbin, professeure de maroquinerie ; Fanny Danard, professeure documentaliste ; Frédéric Defendini, professeur de SVT ; Sophie Delvallez-Legendre, professeure des écoles ; Laurie Fontaine, professeure d’EPS ; Nathalie Fouillard, professeure de sciences économiques et sociales ; Jacques Fricot, professeur d’éducation physique et sportive ; Marine Groussard, professeur d’histoire-géographie ; Catherine Hamon, professeure documentaliste ; Christel Hamon, professeure d’arts plastiques ; Catherine Hamelin, professeure d’économie-gestion ; Adrien Henninot, professeur des écoles ; Pascale Huard, professeure d’histoire-géographie ; Elsa Lafaye, professeure d’histoire-géographie ; Stéphanie Lair, professeure des écoles-maternelle ; Fabienne Landreau, professeure d’espagnol ; Mireille Lecrubier-Delbono, professeure d’italien ; Brieuc Leroy, professeur de sciences économiques et sociales ; Yannick Lemonnier, professeur d’histoire-géographie ; Nolwenn Mace, professeure de lettres ; Marie-France Manzano, professeure de mathématiques et musique ; Morgan Marc, professeur d’histoire-géographie ; Colette Masson-Gauthier, professeure de SVT ; Agnieszka Moniak-Azzopardi, professeure d’histoire-géographie ; Patricia Mouille, professeure d’anglais ; Claire Novack, professeure de lettres ; Eric Pichard, professeur d’éducation physique et sportive ; Marlène Prada, professeure de lettres ; Nicolas Teillet, professeur de mathématiques ; Sarah Trubert, professeure d’anglais.