16 mars 2021

Sections départementales

L’auto-évaluation avance à marche forcée


Si l’équipe enseignante du collège de Romillé par sa mobilisation collective et les enseignants du collège Duguay-Trouin avec l’aide des représentants parents ont réussi à faire reculer leur direction sur la mise en place de l’auto-évaluation cette année, le processus avance inexorablement dans d’autres établissements du département. Sont, par exemple, concernés, les collèges de Vern sur Seiche, Montauban, Melesse, Retiers, Rosa Parks à Rennes, le lycée de Combourg.
Les chefs d’établissements progressent, parfois de manière insidieuse, dans la démarche. Pour construire les questionnaires adressés aux différents membres de la communauté éducative, ils n’utilisent pas tous le terme de « comité de pilotage » dans lequel on ne rentre que si l’on est volontaire. Certains banalisent une demi-journée ou une journée et invitent les collègues à se réunir autour de thèmes classés dans des domaines : apprentissage et parcours des élèves, l’enseignement et l’équité ; la vie et le bien-être de l’élève, le climat scolaire ; les acteurs, la stratégie et le fonctionnement de l’établissement ; l’établissement dans son environnement institutionnel et partenarial.
Au collège Rosa Parks, les collègues ont été sollicités pour s’inscrire sur ces thématiques et échanger sur ces sujets par groupes sur l’heure de concertation hebdomadaire dont ils disposent dans leur emploi du temps du fait de leur situation en REP...
Au collège de Retiers, le chef d’établissement contraint les enseignants à se réunir un samedi matin en se servant de la demi-journée de solidarité pour rendre la réunion obligatoire. Les collègues ont décidé de s’approprier ce temps pour se réunir par groupes disciplinaires sans répondre aux injonctions sur les thématiques de l’auto-évaluation.
Au collège de Tinténiac, une motion a été présentée au CA pour informer ses membres qu’une majorité des enseignants n’était pas volontaire pour s’engager dans la procédure d’auto-évaluation. Les questionnaires ont malgré tout été élaborés et mis en ligne via Pronote avec une réponse attendue pour le 8 mars dernier. L’outil de saisie des réponses est Framaforms.org .
Concernant le questionnaire enseignants, beaucoup d’items portent sur la pédagogie, sur l’évaluation. Par exemple : « A quelles fréquences utilisez-vous les méthodes suivantes dans vos classes ? Travailler avec les élèves en petits groupes ? Proposer aux élèves des exercices qui les incitent à collaborer entre eux (devoirs en groupes, tutorat...etc) ? Travailler sur des projets inter ou trans-disciplinaires ? » ou « Proposez-vous des tâches complexes à vos élèves au cours des apprentissages ? Pratiquez-vous l’évaluation positive ? Traduisez-vous les résultats de vos évaluations en données chiffrées ? Saisissez-vous dans Pronote les évaluations formatives qui suivent la construction de la compétence ? Vos évaluations s’accompagnent-elles de propositions de remédiation ? » . Pour chaque question, les réponses proposées : « Non, Plutôt non, Plutôt oui, Oui ».
A des questions comme « Pensez-vous que les aides que vous apportez à ces élèves sont suffisantes ? », aucune possibilité d’expliquer pourquoi "non" ! Pas de questions ouvertes qui permettraient de dénoncer les conditions de travail dans lesquelles nous devons mettre en œuvre notre enseignement : impossible de dénoncer le nombre trop important d’élèves par classe, le non accompagnement des élèves en situation de handicap, le manque d’équipement informatique, le non-dédoublement des effectifs pour certaines activités...
Plusieurs enseignants qui ont poussé plus avant la curiosité se sont aperçus qu’on ne peut passer à la page suivante sans renseigner tous les items de l’enquête. Ces enseignants ont exprimé un sentiment de malaise en voyant qu’on leur demandait uniquement de remettre en cause leurs propres pratiques les unes après les autres...
Dans les questionnaires destinés aux parents ou destinés aux élèves les pratiques des enseignants sont encore questionnées.
Dans toutes les enquêtes, des questions portent sur la période du confinement : à quelle fréquence les enseignants contactaient leurs élèves par exemple...

Les chefs d’établissements établissent un lien entre cette auto-évaluation et le projet d’établissement à construire. Ils la présentent tel un diagnostic sur lequel s’appuyer. Mais comment être dupe ? En quoi les pratiques pédagogiques individuelles ont-elles à être mises en cause sinon pour un pilotage de l’établissement d’une toute autre nature que celle nous avons connue par le passé ?
Sur le fond, l’auto-évaluation vise à faire porter à l’établissement la responsabilité des difficultés rencontrées. À la fin de l’auto-évaluation il n’y a que des engagements de l’établissement et une déstabilisation des personnels. Comme pour les contrats d’objectif, implicitement, peut-être sans s’en rendre compte, les personnels s’engagent à réaliser des « progrès » mais ni le rectorat, ni l’éventuelle collectivité territoriale ne s’engagent en termes de moyens en personnels ni en dotation de fonctionnement. Par ailleurs, l’auto-évaluation peut être un outil de déréglementation au nom de l’adaptation au « local ». Il s’agirait alors de donner à chaque collège ou lycée une identité, une coloration propre qui le mettrait en concurrence avec les autres établissements publics et privés.
Le SNES-FSU s’est toujours opposé à ces logiques qui n’ont rien à voir avec la nécessité de faire des diagnostics comme de fixer à tous les établissements, sur tout le territoire, des objectifs ambitieux.
Combattons ce dispositif d’auto-évaluation qui est l’illustration parfaite du nouveau management public (NMP) dans sa "version participative". Celui-ci ne fonctionne pas pour améliorer le service public et fait beaucoup souffrir les personnels.
La méthode : on augmente l’autonomie locale (plus exactement l’autonomie des chefs d’établissements) , on fait participer les agents à la réforme (on les y fait « adhérer »). Un des enjeux essentiels est la « redevabilité » à l’égard des usagers (« bon usage des fonds publics »). L’argument est souvent celui de la « qualité du service public » (discours sur le « service rendu au public » ; « chartes de l’usager », etc.). La variante « participative » est très dangereuse parce qu’elle peut flatter les personnels. L’auto-évaluation avec son affichage « participatif » est aussi un outil pour mettre fin à la maîtrise par les professionnels de leurs métiers , faire cesser leur véritable autonomie. Il s’agit alors d’un « management par la performance » : objectifs ; cibles ; indicateurs ; contractualisation des moyens.
On se retrouve ainsi face à une injonction descendante de « bonnes pratiques » ou de « performance ».
Bien sûr que les chefs d’établissement ont déjà connu les contrats d’objectifs mais là où il y a danger supplémentaire avec l’auto-évaluation c’est qu’elle restera l’outil « coconstruit » qui légitimera des injonctions à changer sa manière de travailler.
Alors encore une fois, dénonçons ce piège : il nous est demandé de dire nous-mêmes tout ce que l’administration devra exiger de nous.
Quel sens donner à une démarche qualifiée de participative quand celle-ci est pilotée par le chef d’établissement ?
Prenons l’initiative : faisons apparaître les manquements de l’État et demandons réparation pour faire réussir nos élèves : rétablissements d’horaires d’enseignements, présence de personnels (orientation, santé scolaire, vies scolaires, AESH...) sur toute la semaine...

Nous nous retrouvons parfois seul.e.s sur le terrain à avoir cette analyse de la démarche d’auto-évaluation. Il est important que les collègues des établissements concernés partagent sur le sujet à l’intérieur de leur établissement mais aussi avec les enseignant.e.s des autres établissements. C’est souvent la force du collectif qui nous manque pour construire la riposte alors construisons la ensemble au sein du SNES-FSU. Merci de nous faire remonter les informations de votre collège, de votre lycée. snes.35@rennes.snes.edu

Ci-dessous, quelques courts témoignages de collèges de l’académie de Lyon :

1- Collège de culoz : Au collège de Culoz, l’auto-évaluation nous est présentée comme réponse au mal-être et à la défiance vis-à-vis de l’Institution.
La comparaison de questionnaires proposés pour les enseignants et pour les non-enseignants est édifiante ; le nôtre, une autocritique à l’aune d’attentes sorties d’un chapeau ministériel ; pour les non-enseignants, pas d’évaluation de leur travail. Pour les « usagers », il s’agit d’évaluer le bien-être des élèves ... et le travail des professeurs. À quand une délégation d’inspection ?
Cette évaluation n’apaise pas les tensions ni le mal-être. Elle les envenime et accentue.

2- Collège Dasté St Etienne : Au collège Jean Dasté (Saint-Étienne), l’annonce de l’auto-évaluation a été très mal reçue : la très forte dégradation des conditions de travail, les réponses méprisantes face aux luttes menées pour que le REP conserve des moyens, l’absence de réponse à nos demandes d’AG, rendaient l’idée de cette pseudo consultation totalement décalée.
Devant le rejet unanime de devoir en plus consacrer du temps hors service à cette absurdité, nous avons fini par obtenir une AG consacrée aux problèmes du collège.
Plus de 90 % des collègues se sont refusés à participer à l’auto-évaluation. Nous avons parallèlement organisé notre bilan de l’évolution du collège sur les dernières années.

3- Collège Pagnol Pierre-Bénite : Les élus du collège Marcel Pagnol de Pierre-Bénite ont appris lors d’un CA que l’établissement était retenu pour la mise en place de l’auto-évaluation - véritable usine à gaz avec un calendrier contraint alors même que le climat scolaire dégradé était la priorité du moment.
Les représentants du SNES, après consultation des collègues, ont donc informé la direction du collège que les personnels ne participeraient pas à cette expérimentation.